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31 juillet 2026
« Je m'étais juré de ne jamais dire ça à mon enfant. » Cette phrase, la plupart des parents la pensent au moins une fois.
On ne devient pas parent sur une page blanche. On arrive avec des modèles déjà installés, souvent avant même d'avoir un langage pour les questionner. Ces modèles viennent de notre propre enfance, et ils s'activent en priorité sous le stress, exactement les moments où on a le moins de recul pour choisir autre chose.
Ce n'est pas une fatalité. C'est un mécanisme connu, qui peut être compris et transformé, en particulier quand on en parle à deux.
Le psychologue Jay Belsky, dans son modèle des déterminants de la parentalité devenu une référence en recherche familiale, montre que la façon dont on élève ses enfants dépend de trois grandes sources : notre propre histoire, notre personnalité, et le contexte actuel (couple, travail, soutien social). L'histoire personnelle n'est donc pas un facteur parmi d'autres. C'est l'un des trois piliers fondateurs.
Le chercheur Marinus van IJzendoorn, qui a étudié la transmission des styles d'attachement d'une génération à l'autre, a montré que les représentations qu'un parent porte sur sa propre enfance influencent directement la façon dont il répond aux besoins de son enfant, souvent sans en avoir pleinement conscience.
La répétition
On reproduit ce qu'on a connu, parfois presque mot pour mot, particulièrement sous le coup de la fatigue ou de la colère, quand le réflexe prend le dessus sur l'intention.
Le contre-pied radical
On fait l'exact inverse de ce qu'on a vécu, sans forcément se demander si ce nouveau choix correspond vraiment à ses propres valeurs, ou s'il est simplement une réaction au passé.
Le choix conscient
On garde ce qui a fonctionné, on transforme ce qui n'a pas fonctionné, en fonction de ce qu'on veut vraiment pour sa famille aujourd'hui. C'est la seule des trois voies qui demande un vrai travail de réflexion.
La bonne nouvelle : la recherche montre que la transmission intergénérationnelle n'a rien d'automatique. Le simple fait de réfléchir consciemment à sa propre histoire familiale, ce que les chercheurs appellent parfois une « représentation cohérente » de son passé, réduit la reproduction de schémas qu'on ne souhaite pas transmettre.
Deux parents arrivent avec deux histoires familiales différentes, et donc deux ensembles de réflexes différents. Ce qui semble « évident » pour l'un (crier fort pour se faire entendre, ou au contraire ne jamais élever la voix) peut être totalement étranger à l'autre.
C'est directement lié à la dimension famille d'origine : comprendre d'où vient chacun de vos réflexes change la conversation. Au lieu de « pourquoi tu réagis comme ça », la question devient « d'où ça vient, pour toi ». Le ton change complètement.
Un exemple revient souvent en pratique clinique : un enfant fait une crise dans un lieu public. Le parent, sous le regard des autres, entend soudain sortir de sa bouche une phrase qu'il avait juré de ne jamais dire, exactement celle que son propre parent lui disait au même âge.
Ce moment n'est pas un échec de volonté. C'est ce que les chercheurs en attachement appellent un réflexe activé sous stress : dans l'urgence, le cerveau va chercher la réponse la plus automatique, la plus ancienne, celle qui a été répétée des milliers de fois pendant l'enfance, bien avant qu'on ait eu le temps de construire une alternative aussi accessible.
C'est précisément pour cette raison que la réflexion consciente fonctionne mieux à froid qu'à chaud. Repérer après coup « d'où venait cette phrase » plutôt que de se juger sur le moment permet de préparer, la prochaine fois, une réponse différente, qui aura eu le temps de s'installer avant d'en avoir besoin.
Une façon concrète de commencer : chacun de son côté, répondre à deux questions. « Qu'est-ce que je veux absolument garder de la façon dont j'ai été élevé ? » et « Qu'est-ce que je veux faire différemment, et pourquoi ? »
Ensuite, en partager les réponses sans commenter celles de l'autre dans un premier temps. L'objectif n'est pas de tomber d'accord immédiatement, mais de rendre visibles les modèles que chacun porte, souvent sans même en avoir pleinement conscience jusqu'à ce qu'on les mette en mots.
Les conversations sur la transmission familiale se concentrent presque toujours sur ce qu'on veut éviter de reproduire. On oublie souvent l'autre moitié : les ressources, les forces, les façons de faire qui ont réellement bien fonctionné et qu'on porte aussi, parfois sans même s'en rendre compte parce qu'elles nous semblent naturelles.
Belsky, dans son modèle des déterminants de la parentalité, insiste sur ce point : l'histoire personnelle n'est pas uniquement une source de réflexes à corriger, c'est aussi une source de compétences déjà installées. Un parent qui a grandi dans une famille où l'humour désamorçait les tensions porte cette ressource avec lui, même s'il ne l'a jamais nommée comme un atout.
Faire l'inventaire des deux colonnes, ce qu'on veut garder et ce qu'on veut transformer, donne une image plus juste et moins culpabilisante de sa propre histoire que de se concentrer uniquement sur ce qui ne va pas.
Certaines différences vont plus loin qu'un simple réflexe isolé : elles touchent à des valeurs entières, la place de la religion, le rapport à l'argent, la définition même de ce qu'est une famille « normale ». Dans ces cas, la conversation ne peut pas se limiter à un échange ponctuel.
Ce qui aide, c'est de distinguer ce qui relève d'une préférence de ce qui relève d'un principe non négociable pour chacun. La plupart des sujets se négocient. Une minorité ne se négocie pas, et mieux vaut le savoir tôt que de le découvrir au moment d'une décision concrète, sous pression.
À RETENIR
Vos réflexes parentaux sont souvent hérités de votre famille d'origine. Le quiz (Nou) explore cette dimension spécifiquement, pour que vous puissiez en parler avant que les schémas ne se rejouent sans y penser.
Découvrir notre compatibilité parentale
SOURCES ET RÉFÉRENCES
Belsky, J. (1984). The Determinants of Parenting: A Process Model. Child Development, 55(1), 83-96.
van IJzendoorn, M. H. (1992). Intergenerational Transmission of Parenting: A Review of Studies in Nonclinical Populations. Developmental Review.
Bowen, M. (1978). Family Therapy in Clinical Practice. Jason Aronson.